Quelles valeurs choisir lorsqu’on érige le récit de l’histoire de l’art arabe ? En fondant la Barjeel Art Foundation à Sharjah, le collectionneur Sultan Sooud Al-Qassemi dessine les contours d’une mémoire panarabe, à la croisée de ses engagements personnels, de son ambition intellectuelle et d’une vision profondément collective.
Il suffirait d’embaumer l’air de jasmin et de fleur d’oranger, et l’on pourrait s’imaginer dans une allée de médina, au Liban ou au Maroc, un passage étroit où se murmurent cent ans d’histoires arabo-persiques, comme celles que nos grands-parents racontaient autour d’un thé et de quelques mets. C’est ce sentiment-là que réveille Barjeel : celui de renouer avec une histoire souvent ignorée officiellement, mais profondément inscrite dans le cœur et le corps.
Je me trouve au premier étage du musée de la Sharjah Art Museum, un espace public qui abrite la collection de la Barjeel Art Foundation (Barjeel). Pourtant, on a l’impression singulière d’être accueilli dans une maison de famille, où vivent plus de 2 000 âmes adoptées par un patriarche, singulier lui aussi. Un homme pressé en gandoura traditionnelle émiratie capte l’attention d’étudiants en visite. Ces derniers ont commis une offense grave : ils ont négligé de contempler certaines des œuvres majestueusement installées sur les murs aux couleurs kaki et prune. L’homme à la gandoura lève les bras au ciel et assène : « Les œuvres d’art ont des émotions. Elles nous parlent, et si on ne les écoute pas, si on les ignore, elles s’attristent. » Au milieu de la foule estudiantine, une question me taraude : mais qui est donc cet homme qui se permet de crier ainsi les bras levés dans un musée ? J’apprendrai plus tard qu’il s’agissait de nul autre que Sultan Sooud Al-Qassemi, fondateur de la Barjeel Art Foundation.
Né en 1978 à Sharjah, dans les Émirats arabes unis, il est membre de la tribu Al-Qassemi, qui gouverne les émirats de Sharjah et Ras Al Khaimah depuis le XVIIIe siècle. Prédestiné à une vie marquée par l’intellectualisme et les arts, à l’instar du reste de sa famille, il étudie à Paris dans les années 1990 puis commence sa carrière en tant qu’essayiste et journaliste politique. Il est le premier de nationalité émiratie à écrire pour la principale publication du pays : The National News, dans un contexte où la majorité des journalistes sont alors de nationalité étrangère. Parallèlement, il écrit à l’international pour The Guardian, The New York Times, The Financial Times, The Independent ou encore The Huffington Post. Aujourd’hui, Sultan Sooud Al-Qassemi est toujours journaliste, mais on ne peut le réduire à cette seule casquette. Il est également auteur académique, avide collectionneur d’art, conférencier, professeur, entrepreneur et, à ses heures perdues, il orchestre de larges dîners privés qui tissent des liens au sein de la communauté artistique des Émirats arabes unis, où il offre un aperçu de sa collection privée.

Un espace de sécurité pour les artistes
Cette collection, Sultan Sooud Al-Qassemi la cultive depuis ses jeunes années, et il a fait le choix de la partager avec le reste des Émirats et du monde. C’est ainsi qu’est née la Barjeel Art Foundation en 2010, dans sa ville natale de Sharjah. L’éthos de la fondation se lit sur un fond de toile politique : préserver et cultiver la culture arabe du Moyen-Orient et du Maghreb dans sa géographie la plus large. Palestine, Liban, Maroc, Syrie, Égypte, Émirats, Bahreïn, diaspora comprise, tout le monde arabe y est représenté. Toutes les époques aussi, puisque seulement la moitié de la collection est antérieure aux années 1990, époque à laquelle Al-Qassemi a démarré sa collection, avec un intérêt marqué pour ses contemporains. Le commissaire des expositions au sein de Barjeel, Rémi Homs, affirme : « Ça fait partie de nos missions d’encourager aussi la création contemporaine dans toute sa complexité, et d’essayer de représenter au mieux la scène émergente. »
En créant un espace permanent pour la préservation des œuvres de la collection, Barjeel offre un sanctuaire aux artistes privés du luxe de la sécurité, dans une région où l’instabilité politique et économique menace l’effort collectif pour la conservation de l’art. Barjeel possède notamment quatre œuvres de Zulfa Al Saadi, l’une des premières peintres à exposer en tant que femme palestinienne, qui a dû fuir Jérusalem au moment de la Nakba en 1948. « Elle a dû désenchasser ses peintures, les rouler, et les amener avec elle à Damas. Aujourd’hui, on a seulement connaissance d’une vingtaine d’œuvres conservées, parce que tout aurait été détruit à Jérusalem », explique Rémi Homs.

Décentrer les regards
Au-delà de préserver la culture arabe, Barjeel la rend aussi visible à travers le monde. Entre 2013 et aujourd’hui, la fondation a organisé plus de 40 expositions en partenariat avec d’autres institutions et galeries et accordé des prêts à plus de 160 institutions, en Égypte, au Royaume-Uni, aux États-Unis, à Singapour ou encore en Iran. Aujourd’hui, elle continue d’évoluer vers une approche transnationale, mettant en valeur les riches connexions entre le monde arabe et le reste du globe, qui peuvent être retracées sur plusieurs centenaires, bien avant la mondialisation du XXe siècle. « Dans les prochains mois et les prochaines années, on va continuer à développer les discussions avec des partenaires non occidentaux. Après avoir eu la chance de travailler avec les plus grandes institutions à Paris, à New York, à Londres, depuis quelques années, on essaie d’encourager le dialogue avec les sphères non occidentales », annonce Rémi Homs. La fondation travaille par exemple sur une exposition en collaboration avec l’Inde afin d’explorer les croisements du pays avec le monde arabe dans le développement de l’art moderne. Pour Rémi Homs, « cela nous permet de décentrer les regards. Des villes comme Mumbai, Beyrouth, et Le Caire étaient aussi des centres de modernité artistique, avec des connexions importantes. Des artistes arabes, comme l’Égyptienne Nazek Hamdi par exemple, ont reçu des bourses pour étudier en Inde dans les années 60-70 et ont intégré des techniques et des références locales dans leur pratique artistique. »

En effet, les mouvements migratoires entre l’Asie du Sud et la région du Khaleej se comptent en centaines de milliers d’individus, encore aujourd’hui, et la fondation met en avant l’importance de cette diaspora dans la construction des pays après le boom pétrolier, en présentant par exemple le travail de l’artiste émirati Mohammed Kazam. L’une de ses toiles, Windows, dépeint la chambre où vit un travailleur du bâtiment dans ce qu’on appelle des « working camps » aux Émirats, une scène qui rompt avec l’image luxueuse que l’on se fait du pays. La critique économique et sociale est fortement présente dans l’espace d’exposition permanent, que ce soit avec l’œuvre de Faisal Laibi Sehi, qui offre une critique de la société irakienne, ou dans la juxtaposition d’un tapis de l’incontournable Dia Azzawi avec un textile du centre coopératif Ramses Wissa Wassef à Gizeh, en Égypte.
À Barjeel, on se permet de dire les choses. Cette liberté de parole, Sultan Sooud Al-Qassemi l’a toujours revendiquée, quitte à s’attirer un flot de critiques. Ses opinions sur les mouvements sociaux libérateurs de 2011 dans le monde arabe, sa défense du droit à la nationalité émiratie pour les résidents de longue date, ou encore ses prises de position contre les structures patriarcales dans les sociétés arabes, l’ont inscrit parmi ceux qui prennent le risque de parler dans des contextes souvent rétifs à la controverse. Ses parti pris politiques sont clairement lisibles au sein de Barjeel : questions de genre, engagement propalestinien, construction des nationalismes panarabes, analyse des violences politiques et des inégalités sociales et économiques, autant de thèmes abordés sans détour. Al-Qassemi opère des choix curatoriaux audacieux, épaulé par une partenaire professionnelle de longue date, la directrice de la fondation, Suheyla Takesh.

Avec son équipe, il défend notamment depuis 2019 la décision contestée de garantir une parité de genre 50/50 dans les collections on show. « C’est aussi notre responsabilité à nous, en tant que fondation, de se donner une éthique, et si ça peut influencer d’autres acteurs du monde de l’art, tant mieux », commente Rémi Homs. Barjeel cherche ainsi à pousser la recherche et la représentation d’artistes femmes qui sont moins bien connues, notamment grâce une logique d’investissement largement organique, des achats que le commissaire décrit comme s’effectuant au « coup de cœur » : « On acquiert pas moins de cent œuvres par an. On achète, puis on cherche à combler les zones de recherche qui restent à écrire. » Comme pour cette toile d’une certaine Aïda Marini, acquise par la fondation et reçue sans aucune autre information que le nom de l’artiste et sa potentielle date de naissance en 1925. Ce qui ne l’a pas empêchée de rejoindre l’espace d’exposition en septembre dernier. Par la suite, « on a eu la chance d’avoir des collègues de Beyrouth du musée Sursock qui sont venus, et justement on leur en a parlé. Quelques jours après, on recevait neuf pages de biographie d’Aïda Marini, qui fut notamment amie avec la femme de celui qui allait devenir le président Reagan (et qui fut également correspondante aux États-Unis pendant la guerre au Liban, ndlr). »
Bien sûr, à Barjeel, l’œil avisé du public est recommandé. L’œuvre représentant Gamal Abdel Nasser en libérateur de l’Égypte et du monde arabe est à prendre par exemple avec des pincettes, celui-ci ayant également opprimé ses opposants politiques, comme la peintre féministe et marxiste égyptienne Inji Efflatoun. Cette vie d’artiste activiste mouvementée, Barjeel la met en valeur avec sa nouvelle monographie sur Efflatoun, publiée en mars dernier. « Ce livre est basé sur la traduction des mémoires d’Inji de l’arabe à l’anglais, pour justement permettre une visibilité à un plus grand public, avec une analyse critique de cette traduction, et différents essais », précise Homs. Un souci qui reflète le passé académique de Sultan Sooud Al-Qassemi, qui a enseigné dans de nombreuses universités en France (Sciences Po), à Berlin (Bard College), aux États-Unis (Columbia, Harvard) et chez lui, à l’American University of Sharjah. « Comparé à nos débuts, où la collection était encore embryonnaire et les mondes de l’art encore en développement aux Émirats, nous avons une approche beaucoup plus académique. On travaille de plus en plus sur des projets de publication qui, bien sûr, nous demandent de faire des recherches, mais aussi d’initier des projets auxquels participent divers chercheurs et universitaires », souligne Rémi Homs.

Un contre-récit arabe
La Barjeel Art Foundation trace les fondations d’un récit artistique encore à ériger dans le monde arabe, et Sultan Sooud Al-Qassemi en est résolument l’un des maîtres d’œuvre. À travers Barjeel, il ne se contente pas de collectionner. Il agence, il archive, il met en récit. Il bâtit, en silence, un contre-récit arabe fait de visages oubliés, de femmes invisibilisées, de migrations réappropriées, de luttes esthétiques devenues historiques. Barjeel, c’est son miroir : un espace d’art aussi politique que sa parole, aussi généreux que ses dîners, aussi complexe que sa lignée. Et alors que se murmurent des projets d’ouvrir un second espace permanent, on peut imaginer que celui-ci prendra forme à l’image de Sultan Sooud Al-Qassemi lui-même : pluriel, exigeant, conscient de ses paradoxes, mais fermement enraciné dans l’idée qu’un espace d’art arabe peut être à la fois un refuge, une scène et un manifeste. Peut-être qu’un jour, dans une autre ville, un autre étudiant lèvera les yeux sur une œuvre ignorée, et se rappellera que l’art, comme l’histoire, ne pardonne pas qu’on le regarde sans l’écouter.
This article was originally published in Diptyk on July 10, 2025. A PDF screenshot of the original article can be downloaded here and the excerpt from the magazine can be downloaded here.